| Robert
Guého |
Chronique
des nouveautés (4) |
Solderie,
bagagiste, optionnel, confidentialité |
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Jusqu'à
maintenant, nous nous sommes occupes uniquement du début des mots nouveaux. Il
est temps d'examiner leur finale. Et d'abord les suffixes donnant naissance à
un nom ou à un adjectif, en soulignant d'emblée que la frontière entre ces
deux types de mots est très perméable et que les finales -iste, -el, -aire,
-ique, que nous rencontrerons, peuvent donner l'un ou l'autre, l'un et
l'autre.
Quatre
suffixes me paraissent spécialement productifs:
- erie:
c'est le plus voyant, sinon le plus fréquent. Levons un peu les yeux dans
une rue de France et nous découvrirons une croissanterie, une
bagagerie, une solderie (où l'on vend des croissants, des
bagages, des soldes - des fins de série en principe, tout au moins), ou
bien encore une repasserie (où l'on repassera votre linge; base
verbale cette fois), ou peut-être aussi une boutique d'objets curieux et
inutiles, qui s'appellera La Gadgeterie (avec un seul t, assez
anormalement; pour les «gadgets» par conséquent)
ou La Fouillerie (vous fouillerez vous-même à la recherche de la
perle rare). Comme le montrent ces deux derniers exemples, il s'agit souvent,
à l'origine, du nom d'une boutique. particulière, voire d'une marque déposée,
mais ces noms propres tendent à devenir noms communs. En tout cas, il est
plein de vitalité, ce suffixe déclaré naguère mort et enterré par
certains linguistes! Réveillé par cette foule en marche, tel vieux mot
aristocratique pourra bien passer de la cave discrète d'un château à la
devanture d'un marchand de vins: Sommellerie de France... Notons tout
de même qu'il ne s'agit pas toujours de magasins ou de fabriques, comme
l'atteste déchetterie (avec tt cette
fois; lieu où l'on. traite les déchets, toxiques en particulier).
- iste:
parallèlement à cette prolifération des -erie, on pourrait
s'attendre à voir surgir des noms de métier en -ier. Et de
fait, en Afrique francophone, l'essence est servie dans une essencerie
par un essencier! Mais en Europe, dans une station d'essence, on
trouve un pompiste. Ce n'est peut-être pas un hasard: le suffixe -iste
s'applique aujourd'hui fort bien à une activité très matérielle: un antenniste
fabrique ou installe des antennes de télévision; un bagagiste fabrique
ou vend des bagages - dans une bagagerie peut-être - à moins qu'il
s'occupe des bagages dans un aéroport (nous reviendrons sur ces variations
de sens). Le suffixe reste, bien entendu, disponible pour un sens plus
intellectuel: un nutritionniste, un fiscaliste sont des
experts en nutrition, en fiscalité; un tiers-mondiste est un spécialiste
du Tiers-Monde, éventuellement son défenseur, son avocat (on notera que la
base est ici un composé). Par ailleurs, malgré mon
agacement, je me sens obligé de signaler, en politique, les mitterrandistes,
les barristes, les lepénistes (la cour, le clan, la clique de
Mitterrand, Barre, Le Pen... faisant face aux rocardiens, fabiusiens,
chiraquiens, sans qu’on voit bien la raison de ce changement de
suffixe)... A l'agent, au partisan en -iste correspondra éventuellement
une fonction, une théorie en -isme: le mitterrandisme, le barrisme
(et aussi le rocardisme, etc.), et plus durablement sans doute: le fiscalisme,
le tiers-mondisme, ou encore, par analogie avec le racisme: le
sexisme, l'âgisme (la discrimination à cause du sexe, de l'âge).
Mentionnons enfin le suffixe adjectival -istique, mais surtout pour
en souligner la rareté: le terme en -iste peut également être
adjectif (une conception fiscaliste, sexiste ... ). Relevons tout de même:
la continuité urbanistique, une situation monopolistique.
- el:
ce suffixe n'appelle pas de longs commentaires; il donne d'abord des
adjectifs: l'examen factuel (des faits), les félicitations consensuelles
(manifestant le consensus), et surtout beaucoup de mots en -ionnel: distributionnel,
oppositionnel, optionnel, doublant parfois un dérivé en -tif:
une commande directionnelle (permettant de modifier la direction;
sens objectif), face à l'enseignement directif (lui même récent:
qui dirige plus ou moins autoritairement; on trouve une alternance analogue
objectif/subjectif dans la paire -plus ancienne: émotionnel/émotif).
- ité:
la mondialité, la ruralité (sur mondial, rural); la confidentialité,
l'exceptionnalité (sur confidentiel, exceptionnel, avec retour à la
voyelle latine a). Le français plus ancien hésitait à employer de
tels dérivés, surtout s'ils sont un peu longs; on préférait et on préfère
souvent encore: le caractère exceptionnel... Quant aux substantifs formés
sur. une base ethnique, -ité est parfois concurrencé par -itude:
moi qui suis Breton, je puis revendiquer à la fois la francité et
la celtitude (comme Senghor la négritude!).
Après
ces suffixes vedettes, en voici d'autres moins fréquents, mais tout de même
relativement disponibles:
- aire:
le téléphone satellitaire (par satellite), une mentalité sécuritaire
(attachée à la sécurité), une préoccupation identitaire (visant
à trouver, maintenir l'identité d'un individu, d'un peuple);
- ance:
sur des adjectifs en -ant bien attestés: la brillance, la mordance
(le caractère brillant, mordant/très critique); ou bien, indépendamment
d'un adjectif: les enfants victimes de maltraitances sexuelles;
- at:
l'imamat (la fonction d'imam), l'assistanat (la fonction
d'assistant - à l'université; formé sur une finale «phonétique» an,
d'après artisan/artisanat), le. partenariat (les relations de
partenaires);
- ite:
la pétitionnite, la sondagite (une maladie bien sûr: la
manie de faire des pétitions, des sondages d'opinion).
Et
pour clore notre liste, deux suffixes plus «savants»:
- ciel:
logiciel s'est impose pour traduire «software» et a donné
naissance à ludiciel, didacticiel (pour la programmation
ludique, didactique; pour les jeux, l'enseignement);
- tique:
la bureautique, la constructique (l'organisation rationnelle
des bureaux, de la construction), la procréatique (les techniques de
procréation «médicalement assistée»); et bien sûr, médiatique
(le plus souvent adjectif: qui concerne un média, les médias - on notera,
en passant, la francisation complète de ce mot, sauf dans Le Figaro, qui écrit (les media», à côté de «médiatique»).
Terminons
par deux remarques générales sur les suffixes que nous avons vus (et en partie
aussi sur ceux que nous verrons plus tard):
1.
la forme des
suffixes: un suffixe
nouveau peut naître par «fausse coupe»:
-tique,
-ciel, à partir de
mots comme didactique, artificiel;
-ariat
ajouté à des mots qui ne se terminent pas en -aire: l'interprétariat,
le vedettariat (la fonction, le statut d'interprète, de vedette, «star»),
ou tout récemment le «médiatariat» (avec guillemets, indice de création
plus ou moins prise au sérieux: la fonction ou l'ensemble de ceux qui agissent
par les médias; sans nom désignant la personne, mais on pourrait voir naître
«médiataire»); -alité,
-alisme
pris en bloc dans: la saisonalité
du commerce (avec un seul n, cette fois; l'adjectif est saisonnier,
ce qui donnerait saison(n)arité); l'«assistantialisme» de nos
sociétés (la tendance à l'assistance excessive, à transformer les citoyens
en assistés; sans adjectif en -el ou -al correspondant, mais
virtuellement, avec le nom/adjectif parallèle: «assistantialiste»).
Ces
fausses coupes, ces réaménagements, certains les critiquent évidemment. A
vrai dire, le vieux suffixe -erie n'est-il pas né lui-même de er +
ie (bouch-er-ie, -er étant une variante de -ier après
ch et g)? Le simple -ie a tellement disparu de la
conscience que Le Monde a écrit récemment non pas «une seigneurie»,.
mais «une seigneurerie de l'Ordre de Malte». Erreur sans doute, mais erreur
significative!
- le
sens des suffixes: si
l'on compare la composition et la suffixation, on constatera que cette
dernière donne en général des mots plus courts, plus maniables, mais
aussi de sens plus variable, comme on l'a vu: le suffixe -iste sera
manuel ou théorique; le lectorat désignera la fonction de lecteur (d'édition,
d'université), ou bien l'ensemble des lecteurs (d'un journal), tout comme
le très ancien électorat s'applique historiquement à la dignité
ou au domaine d'un Prince-Electeur du Saint-Empire, ou bien, aujourd'hui, à
l'ensemble des électeurs dans nos démocraties. Quant au suffixe -erie,
malgré sa prolifération commerciale, il reste disponible pour le sens «acte/trait
caractéristique», que l'on trouve dans les mots anciens diablerie,
gaucherie: je viens d'entendre à Europe. 1: colucherie,
roucasserie (formés sur deux noms propres: Coluche, Roucas).
En
voilà bien assez pour les suffixes nominaux et adjectivaux; ou plutôt non: je
n'ai pas encore examiné -action, -age, -eur/-ateur... Mais ils se
rattachent à des verbes et c'est à la chronique n° 5 que nous nous
demanderons s'il vaut la peine d'aller voir un vieux film maintenant colorisé,
refait par colorisation, ou s'il vaut mieux regarder le journal télévisé
pour vérifier que le découplage entre la France et l'Allemagne ne s'est
pas aggravé.
Remarque
– Juin 2004
Le
suffixe –erie est même passé en Allemagne (ou revenu: il y avait déjà Fasanerie,
Orangerie). Tout au moins dans la région frontalière: j’avais déjà
relevé à Trèves Petite condomerie! Et je viens de voir dans un grand
magasin de Sarrebruck: Glasserie! Par ailleurs, à
la liste des mots informatiques en –el, il convient d’ajouter
maintenant le courriel, qui remplace de plus en plus souvent le mail.